Plainmont

"Les Travailleurs de la mer" : Plainmont, la mison visionnée.

Plume, pinceau, crayon de graphite, encre brune et lavis.

BNF Paris.

La maison de Plainmont, dont Clubin songe à faire son refuge après le naufrage de la Durande, est longuement décrite dans le chapitre IV :

"Cette maison bâtie en granit, élevée d'un étage, est au milieu de l'herbe. Elle n'a rien d'une ruine. Elle est parfaitement habitable. Les murs sont épais et le toit est solide. Pas une pierre ne manque aux murailles, pas une tuile au toit. Une cheminée de brique contrebute l'angle du toit. Cette maison tourne le dos à la mer. Sa façade du côté de l'océan n'est qu'une muraille. En examinant attentivement cette façade, on y distingue une fenêtre, murée. Les deux pignons offrent trois lucarnes, une à l'est, deux à l'ouest, murées toutes trois. La devanture qui fait face à la terre a seule une porte et des fenêtres. La porte est murée. Les deux fenêtres du rez-de-chaussée sont murées. Au premier étage, et c'est là ce qui frappe tout d'abord quand on approche, il y a deux fenêtres ouvertes ; mais les fenêtres murées sont moins farouches que ces fenêtres ouvertes. Leur ouverture les fait noires en plein jour. Elles n'ont pas de vitres, pas même de châssis. Elles s'ouvrent sur l'ombre du dedans. On dirait les trous vides de deux yeux arrachés. Rien dans cette maison. On aperçoit par les croisées béantes le délabrement intérieur. Pas de lambris, nulle boiserie, la pierre nue. On croit voir un sépulcre à fenêtres permettant aux spectres de regarder dehors. Les pluies affouillent les fondations du côté de la mer. Quelques orties agitées par le vent caressent le bas des murs. À l'horizon, aucune habitation humaine. Cette maison est une chose vide où il y a le silence. Si l'on s'arrête pourtant et si l'on colle son oreille à la muraille, on y entend confusément par instants des battements d'ailes effarouchés. Au-dessus de la porte murée, sur la pierre qui fait l'architrave, sont gravées ces lettres : elm-pbilg, et cette date : 1780." (T. M., I, V, IV)
"Cette maison ajoute l'effroi à la solitude. Elle est, dit-on, visionnée."

Cette maison, probablement une maison de garde-côte, détruite pendant la dernière guerre et dont on ne voit plus aujourd'hui que les fondations, existait réellement. Hugo la découvre le 19 juin 1859, la décrit dans son carnet et en fait l'esquisse, tout en notant imparfaitement l'inscription du linteau (NAF 13450, f. 66). Un deuxième croquis figure dans le carnet utilisé du 24 mai 1864 à juillet 1865 au milieu de brouillons et esquisses destinés aux "Travailleurs de la mer ": Victor Hugo a alors corrigé l'inscription (voir NAF 13459, f. 83). Enfin, le 3 juin 1866, on trouve cette nouvelle note (carnet NAF 13464, f. 69) : "Nous sommes allés à Pleinmont avec M. Rascol. J'ai dessiné de nouveau la maison visionnée." Cette dernière mention permet de dater ce dessin de juin 1866. À moins que Victor Hugo n'en ait fait un quatrième dessin, comme Pierre Georgel en suggère la possibilité, ce lavis a donc été monté dans le manuscrit après que le relieur Turner ait collé les autres dessins.


Comme fréquemment dans son œuvre, Victor Hugo compare à un être une maison : c'est le cas, par exemple, dans une lettre du voyage d'octobre 1839, où il dessine une maison vue à Genève sur le quai, et inscrit en marge : "coiffures - toits". On notera enfin que, pour le roman, Victor Hugo a adopté l'orthographe Plainmont, alors que dans les carnets il respecte celle de Pleinmont.
Ce dessin est d'une étonnante modernité et préfigure "L'Empire des lumières" de René Magritte (1949).